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La vision d'un artiste
Florent rousseau
et son implication
dans le milieu
international
de la reliure d'art
Florent Rousseau est installé relieur à Paris depuis une
dizaine d'années ; d'autre part, il anime le cours de décor du
livre à l'Atelier d'Arts Appliqués du Vézinet près de Paris.
Sous son impulsion a vu le jour, en 1994, l'association
internationale de relieurs " AIR neuf " dont Odette Drapeau
est un des membres fondateurs. Au mois de juin, l'association
a organisé pour la première fois en France, à Chantilly, le
premier congrès international de reliure.
Bien sûr, je ne saurais commencer mon intervention avant
d'avoir remercié Odette Drapeau, présidente de l'ARA Canada,
de m'avoir invité à ces jours. Avouons que le sujet de cette
rencontre, à savoir : " ma vision et mon implication dans la
reliure actuelle ", m'a fait hésiter à accepter, tant le sujet
était vaste et périlleux ; mais je crois bien qu'à cet
instant, il soit trop tard pour reculer.
C'est pourquoi, afin de ne pas vous entraîner sur des chemins
où nous risquerions de nous perdre, et moi le premier, je
préfère vous parler de ce que je connais le mieux, " la
reliure de création française ".
La reliure actuelle ! Ou d'aujourd'hui ou peut-être, pourquoi
pas, celle de demain. Les diverses expositions présentées au
%e FIRA démontrent que la reliure de création est bien
vivante. Cette confrontation internationale nous permet de
nous arrêter un instant, pour regarder, comparer, critiquer,
et je l'espère, pour nous laisser surprendre. La collection
1996 est arrivée, avec du bon et du moins bon, du moderne et
du classique, du livre fragile posé dans une vitrine au livre
manipulable. Du professionnel à l'amateur, du relieur illustre
à l'illustre inconnu, la cuvée 1996 reflète bien les divers
cheminements du relieur créateur de notre époque.
En regardant de plus près, on s'aperçoit que trois démarches
différentes, parfois opposées, font la création aujourd'hui.
-
La première conforme à la
tradition. Le corps d'ouvrage est classique : plein cuir ou
reliure à encadrement, avec tous ses attributs :
tranchefiles main, coiffes, et parfois tranches dorées. Le
titre est placé sur le dos et le plan décoratif se trouve
limité au format du livre. Celui-ci est protégé dans une
chemise-étui ou dans une boîte.
-
La deuxième démarche privilégie
toutes les autres structures du livre.
Je ne citerai, naturellement, que celles que je connais, car
je sais que chaque minute qui passe nous apporte son lot
d'expériences nouvelles. Au détour des vitrines cohabitent
diverses familles de reliure : reliures à structure
apparente, comme la reliure à structure croisée, tissée ou
japonaise, reliure à structure souple ou reliure simplifiée.
Parmi d'autres, celle que je présente à la bibliothèque
nationale du Québec n'a toujours pas trouvé de nom officiel
: avis aux amateurs. On s'aperçoit que certaines créations
ont un point commun : l'absence d'endossure. Le décor est
articulé autour de la structure choisie, ou intégré dans la
peau de couvrure comme dans la reliure à plats souples. Le
titre est bien souvent absent, ou placé sur le plat recto.
L'ensemble est protégé, la plupart du temps, dans une boîte.
-
La troisième démarche propose une
rupture totale que certains appellent " livre-objet " et que
moi je nomme : " création autour ou au-delà du livre ". Le
support du livre devient alors prétexte à une création sans
limites.
D'autres livres résistent à toutes tentatives de reliure,
par exemple les livres accordéon. L'intervention sur le
livre devient minimale, et consiste en un prolongement des
gardes papier, celles-ci servant de support pour les plats.
Le livre n'est pas cousu, on peut le classer dans la
catégorie des " non-reliures ". La création une fois
terminée repose dans une boîte, celle-ci peut alors devenir
l'unique plan décoratif.
J'ai limité ce constat à trois
démarches ; on remarque pourtant, depuis quelques années,
qu'une quatrième voie semble se dessiner. Avec l'arrivée de
personnes, passionnées dans un autre domaine que la reliure,
qui ont adapté leur connaissance du bois, du métal ou du
plastique par exemple, au service du livre et de la création.
Dans ces nouvelles recherches sur la construction du livre,
tout est élaboré, repensé en fonction du matériau utilisé, du
montage des plats au dos par un système de charnières bois ou
métal, à la boîte ou l'étui, eux-mêmes réalisés dans un
matériau identique. Dans des mondes totalement différents,
Edgard Claes et Alain Taral semblent représentatifs de cette
nouvelle approche tactile du décor.
Si cette classification peut s'appliquer à bon nombre de
relieurs, d'autres dont je fais partie naviguent d'un groupe à
l'autre, sans a priori.
Depuis quelques années, l'arrivée de nouvelles structures
remet en cause notre approche face au livre. Nous sommes
peut-être à un moment charnière : faut-il abandonner notre
tradition, parfois trop contraignante au profit de ces
nouvelles idées ? Certains relieurs comme Jean de Gonet et
Daniel Knoderer ont ouvert le chemin. Il est vrai que leur
démarche n'a pas toujours été comprise. L'attitude française
fut frappante, elle s'est montrée intransigeante avec les
relieurs qui refusaient " la règle du jeu ". Monsieur Miguet
dans un article d'Art et Métiers du Livre de 1979 déclarait :
" toutes ces reliures expérimentales, à scandale, sont en
général très mal exécutées et de mauvais goût ". D'autres
comme Sün Evrard imposent leur vue, en douceur, au fil des
ans.
Ces dix dernières années ont été marquées par un refus de
comprendre ces nouvelles démarches, une volonté de les faire
passer pour marginales. Alors que tout métier doit être en
perpétuelle évolution, la majorité des relieurs sont restés
sourds à toutes ces expériences, restant dans leur tour
d'ivoire, persuadés que toutes ces nouvelles reliures
n'avaient pas d'avenir. Pourquoi remettraient-ils en cause
leurs connaissances, quand on refuse déjà de les faire
partager ?
Il peut s'expliquer, d'une part, par le nombre de relieurs, de
libraires et de bibliophiles qui partagent la même vue.
D'autre part, l'esprit d'invention dont témoignaient ces
relieurs non conventionnels dérangeait.En choisissant
volontairement le livre comme plan décoratif, ils prouvent
peut-être qu'ils sont à la fois relieurs et créateurs.
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