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La vision d'un artiste...

La tendance actuelle, il suffit de regarder les diverses expositions présentées dans le cadre du Ve FIRA, est aux nouvelles reliures : reliures à couture apparente, reliures à structure croisée, reliures à structure tissée, reliures japonaises, reliures à plats rapportés, reliures simplifiées, reliures souples… Le mot ou terme structure, maintenant très usité, est accolé de plus en plus au mot reliure.

On attache, il est vrai, de plus en plus d'importance à la construction de la reliure. Elle devient aussi importante, sinon plus, que le décor lui-même. Mais avant de s'enthousiasmer pour telle ou telle reliure, ne doit-on pas se poser la question suivante : quelle reliure pour quel livre ? Ce choix déterminant pour l'avenir du livre, pour sa conservation, et sa protection.

Aujourd'hui, si toutes ces nouvelles reliures séduisent, ce n'est pas pour permettre une bonne ouverture du livre, mais parce que le travail semble plus facile à réaliser que pour une reliure de facture classique. C'est une grave erreur d'analyse. Chaque type de reliure implique des règles et des devoirs auxquels on ne peut se dérober.

Même si les critères de jugement diffèrent, face à telle ou telle structure, on ne peur faire n'importe quoi sur n'importe quel livre. L'autre piège à éviter, c'est de se trouver prisonnier d'une structure. Un relieur est vite catalogué. Mon expérience avec la reliure japonaise fut frappante. Après avoir promu cette technique, je fus un peu trop vite connu comme le grand spécialiste de la reliure japonaise, on venait dans mon atelier pour que je réalise une création dans le même esprit. J'étais pris en otage par cette structure du Moyen-Orient que j'avais adaptée au livre occidental. Comment faire comprendre au client que le livre qu'il me présentait, n'était pas adaptable, à cause de son format ou de sa mise en pages, à ce type de reliure . Le client était forcément déçu quand je lui proposais une solution, plus classique. Il était venu pour une reliure japonaise, il repartait avec un plein box. Il ne perdait pas forcément au change.

Le relieur d'aujourd'hui, face au livre confié, tend vers trois attitudes :

  • La première veut qu'il suive une démarche traditionnelle. Le livre sera relié systématiquement de façon classique, quelle que soit la nature de l'ouvrage.
     

  • La deuxième sera une démarche parallèle. La reliure traditionnelle sera remplacée par un autre type de reliure auquel le relieur restera également fidèle.
     

  • Enfin la troisième attitude ; après une étude globale de l'ouvrage, le relieur choisira une structure, classique ou nouvelle, en adéquation avec le livre. Voyageant d'un style à un autre, refusant toute spécificité, cette démarche en zig zag correspond aujourd'hui à mon esprit.

Car même si toutes les nouvelles reliures sont tentantes, tourner le dos définitivement au concept de " reliure classique " revient à nier le métier de relieur, celui-là même qui nous apprit cette maîtrise de l'outil indispensable à chaque étape du travail, ces gestes précis, ce souci du détail.

Ceux qui disent que la reliure académique n'a plus d'avenir oublient que c'est grâce à cette formation classique de départ qu'ils ont pu s'orienter vers ces nouvelles reliures. Refuser ce patrimoine, sous prétexte qu'il ne correspond pas à notre démarche, est dangereux, à la fois pour l'avenir de notre métier et le livre lui-même.

Même si nous acceptons le principe d'une remise en cause permanente de nos savoirs, de nos approches, de nos techniques, il est de notre devoir, nous gens de métiers, de transmettre cette tradition aux générations futures. Seule cette formation initiale ouvrira la porte à de nouvelles recherches. La notion de " maître-artisan " doit toujours être présente à nos esprits.

J'ai beaucoup d'estime pour ceux et celles qui, et je sais que ce n'est pas toujours facile, donnent de leur temps à l'enseignement dans leur propre atelier ou dans les écoles. Merci entre autres à Sün Evrard, Paule Ameline, Marie-France Dequeker, Gisèle Van de Walle, Alain Lobstein, pour la France, qui contribuent à la pérennité de notre métier.

En France, de nombreux ateliers sont restés fermés à toutes sollicitations de transmettre leur savoir-faire. Il est vrai que l'enseignement de la reliure requiert une formation pédagogique appropriée. L'apprentissage de la reliure doit se faire avec un langage clair et précis, pour que le résultat puisse être jugé sans complaisance. Une reliure mal exécutée résulte souvent d'une incompréhension entre le maître et l'élève. L'apport de l'élève est aussi important que l'enseignement dispensé. Ces échanges constructifs ; à chaque question ou problème posé, le maître doit suggérer une réponse. Moi-même, professeur de décor, confronté à la complexité des projets proposés, je dois trouver des solutions, accompagner les recherches et aider à la réalisation. Si le résultat n'est pas à la hauteur du projet, ce n'est pas le travail de l'élève qui doit être mis en cause, mais ma mauvaise évaluation du projet et de ce fait, mon enseignement. Celui-ci doit s'adapter à tous les cas de figure, de plus en plus nombreux, avec l'arrivée de ces nouvelles reliures. Face à ces recherches sur la construction du livre, nous n'avons pas assez de recul, nous apprenons en même temps que l'élève ; ses problèmes, qui sont aussi les nôtres, s'ajoutent aux difficultés des recherches décoratives.

La création ne se limite plus au décor, elle est un tout, de la couture du livre au montage du corps de l'ouvrage. Force est de constater qu'il y a de moins en moins d'implications décoratives au profit d'une recherche sur la construction du livre. Les expositions ne sont plus faites uniquement pour le plaisir des yeux, mais se veulent didactiques, au risque de tomber dans de longues et fastidieuses explications techniques. Car même si la technique est primordiale dans l'élaboration de la reliure, ne doit-on pas la faire oublier une fois la création terminée ? Au premier abord, face à un tableau, se pose-t-on la question : quelle technique le peintre a-t-il utilisée ? On ressent d'abord une émotion comme devant tout art visuel.

Cette simplicité dans les décors est aussi une des caractéristiques de la reliure actuelle. Il est vrai qu'il y a eu, par le passé, surcharge, overdose, diront certains. Les décors étaient bien souvent plaqués : mosaïques, filets, incrustations de divers matériaux, mis en valeur dans des compositions géométriques. Même si tous ces décors dits " classiques " semblent ne plus s'adapter à notre goût, il ne faut pas oublier qu'en leur temps, ils représentaient un langage spécifique correspondant à l'époque. Notre devoir est à la fois de le transmettre et d'en inventer un autre, avec nos propres codes, qui serviront de base pour comprendre et définir ces nouvelles reliures et approches décoratives. Ce langage, dont le mot structure fait partie, s'attachera à décomposer clairement les étapes de ces nouvelles reliures et techniques de décoration.

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