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Le livre d'artistes au Québec
par Claudette Hould


Au Québec, les recherches dans les métiers du livre sont relativement récentes puisqu'elles remontent à peine aux années cinquante. Mais le développement fut rapide, les innovations spectaculaires. Surtout, la production dans le domaine du livre d'artiste a été longtemps et demeure jusqu'à un certain point étroitement liée à la gravure et à l'estampe. Il suffit de comparer la production québécoise des 80 premières années du Xxe siècle - 284 livres dont 193 entre 1970 et 1980 - à celle de la décennie 1981-1990 - 437 livres - pour comprendre l'intérêt croissant des artistes pour cette forme d'expression. C'est d'ailleurs pour rendre compte de la spécificité de la création locale que la définition adoptée pour le premier Répertoire des livres d'artistes au Québec 1900-1980 se rapprochait du livre de bibliophilie français et se fondait essentiellement sur l'illustration par la gravure originale telle que définie à l'époque par le conseil de la gravure du Québec : jusqu'en 1983, presque tous nos livres d'artistes étaient alors des livres de graveurs. Ces livres avaient été " habillés " presque exclusivement par des relieurs de profession, dont le plus prolifique, Pierre Ouvrard. Les livres d'André Bergeron témoignent de ce rapport privilégié entre le texte et l'image ; ceux de Pierre Ayot et de ses étudiants à l'Université du Québec à Montréal autour de l'atelier Graff, ceux de Nicole Malenfant, de Francine Bauvais, de Francine Simonin illustrent le travail d'apprentissage et de création accompli au sein de nos écoles d'art. Les artistes de toutes tendances se rejoignent dans des éditions de livres engagés comme Corridart, Pour la liberté d'expression (1976) ou encore Les artistes contre la guerre (1991), un véritable livre à gravures sous une apparente forme de livre objet.

Comme je le supputais en 1982, la production québécoise s'est diversifiée dans les années 80, les livres d'artistes répondant parfois aux tendances européennes et américaines apparues au début des années soixante : le plus souvent en accord avec les propos de l'art conceptuel, ce livre devient avant tout un nouveau support de création. Il incarne un lieu pluridisciplinaire ouvert à toutes les expressions artistiques contemporaines : écriture, peinture, sculpture, musique, poésie, théâtre, danse et cinéma. Le texte a tendance à disparaître et l'accent est placé sur la présentation pour faire du livre un livre-objet, où le livre se subordonne à l'objet plus visible et plus tactile que lisible, où le livre peut se résumer à un concept simplement rattaché à la fonction de lecture. Après les " incunables " des éditions de l'œuf dans les années 70, plusieurs artistes ont adopté le livre-objet : nous en donnerons pour exemple le Livre des momies de Célyne Fortin en 1982, et le Trio pour Samuel Beckett réunissant images, son et poésie dans une présentation par Odette Drapeau en 1990.

C'est grâce à Annie Molin-Vasseur qu'une telle orientation a trouvé une place au Québec : elle a organisé des concours, des expositions et des ventes de livres-objets à sa galerie Aubes au cours des années 80.
 

Livre d'artistes et reliure


Il est évident que dans un tel contexte le rôle des relieurs est varié. Omniprésents dans la présentation des livres à gravures - présentation sous couverture toilée, la plus fréquente, présentation sous reliure, dans un emboîtage, dans un coffret ou sous les formes les plus diverses, on se rappellera la boîte rouge en forme de cœur pour le Valentin pour Mouffe de Robert Charlebois, où les persiennes en bois vert jalousies pour l'Amour de Raoul Duguay - ils partagent avec les artistes du livre eux-mêmes la présentation des livres objet.
 

Conservation / Diffusion


Nous devons beaucoup à Philippe Sauvageau, directeur de la Bibliothèque nationale du Québec, qui a voulu poursuivre la publication du Répertoire et a mis en place un Comité d'acquisition des livres d'artistes. En fait, le mandat légal de la Bibliothèuqe nationale concerne le patrimoine édité et imprimé, ce qui ne laisse pas de place au livre d'artiste/livre-objet,dont le texte est absent et qui appartient davantage au domaine des arts visuels et de ce fait devrait être collectionné par les musées. C'est pour conserver des exemples significatifs d'une production extrêmement riche et inventive que le Comité acquiert chaque année quelques-uns de ces livres. Cette action vigoureuse, renforcée depuis 1992 par le Dépôt légal de l'estampe, est accompagnée d'une politique de conservation et de diffusion qui prendra tout son sens dans les nouveaux locaux de la B.N.Q.
 

 Avenir et nouvelles technologies


Le livre d'artiste contemporain, œuvre d'art à part entière d'un seul artiste, ne tolère aucune restriction quant à son contenu et à sa structure, a recours à tous les matériaux et à toutes les techniques, adopte les nouvelles technologies, invente des présentations. L'artiste est libre dans sa création, dans son inventivité formelle et matérielle. Il reste que malgré les prédictions par trop enthousiastes qui annoncent la mort de l'imprimé au profit des médias électroniques, je demeure convaincue que l'ordinateur ne tuera pas le livre, ni la typographie. À la fin du XIXe siècle, la renaissance de la gravure originale et le renouveau du livre de qualité illustraient une réaction des artistes et des amateurs à la commercialisation du livre de masse grâce aux procédés de reproduction photomécaniques rapides et bon marché. L'histoire nous apprend que chaque fois qu'on annonce la mort d'un art, l'incessant mouvement de balancier rétablit un équilibre et il se trouve des passionnés pour sauvegarder la mémoire, réapprendre un métier. En fait, de tout temps, l'homme a voulu communiquer par l'un ou l'autre système d'écriture et impressionner l'éventuel lecteur grâce à une présentation choisie : de la tablette en cire aux Bibles enluminées, des poèmes aquarellés par William Blake au XVIIIe siècle et du Faust lithographié par Delacroix au XIXe siècle aux créations par ordinateur actuelles, la tradition est longue et absolument représentative des choix esthétiques de chaque époque.