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La Stiftsbibliothek de St-Gall
De Saskia Roukema
traduit de l'anglais par Sacha Veillette


L'inscription en grec, YUCHS IATREION, ornant l’entrée de la fameuse Stifts-bibliothek (bibliothèque d’abbaye) de St-Gall, rend hommage aux conservateurs actuels de cette bibliothèque exceptionnelle qui en sont toujours fiers. Le sens de l’inscription est révélateur de ce qui nous attend une fois le seuil franchi: une véritable “armoire à médicaments pour l’âme”, dans laquelle on ne peut pénétrer qu’avec des pantoufles géantes en feutre gris, afin de ne pas abîmer le plancher en bois décoratif d’origine. Si ces pantoufles manquent totalement d’élégance, elles offrent toutefois l’avantage de supprimer les bruits de pas et ainsi de préserver le calme et l’harmonie de la bibliothèque (en plus de ramasser la poussière).

Les magnifiques décorations de style rococo qui agrémentent l’intérieur de la bibliothèque nous font oublier l’origine humble de l’abbaye. Les historiens s’accordent pour dire que le moine irlandais Gallus tomba malade dans la vallée Steinach (dans le nord-est de la Suisse, juste au sud du lac de Constance) alors qu’il se rendait en Italie en 612. Selon un mythe populaire, il demanda à un ours de lui apporter du bois pour faire un feu; celui-ci lui obéit. Une fois qu’il eut terminé sa convalescence, Gallus choisit de demeurer dans la vallée et se construisit une cellule d’ermite.

Il ne fallut pas longtemps pour que des disciples se joignent à lui. Vers 720, une première abbaye bénédictine fut érigée autour de la cellule de Gallus; les bâtiments abritant les serviteurs et autres gens travaillant pour l’abbaye donnèrent naissance à la ville de St-Gall qui tire donc son nom de Gallus.

L’école faisant partie de l’abbaye se hissa au zénith du monde médiéval entre les IXe et XIe siècles alors qu’elle fut reconnue comme la plus importante institution académique au nord des Alpes. L’abbaye atteignit alors sa renommée autant pour sa vocation religieuse que pour son excellence dans les domaines des arts et du savoir en général. La salle d’écriture (scriptorium) de l’abbaye devint alors un des hauts lieux de l’écriture et de l’enluminure d’Europe. C’est véritablement dans de tels endroits que les cultures de l’antiquité, de l’ère chrétienne et germaniques se rencontrèrent et donnèrent naissance à notre ère moderne dans les livres manuscrits.

Plusieurs des moines de l’abbaye de St-Gall sont passés à l’histoire pour leurs contributions: on note par exemple Wolfcoz, Folchart et Sintram pour leurs enluminures, Tuotilo, Notker Le Bègue et les Ekkeharts pour la poésie et la musique et Notker Labeo pour le développement de l’Ancien Allemand comme langage littéraire. Il existe environ 2000 livres manuscrits de cette époque dans la bibliothèque, incluant un bon nombre de styles irlandais, carolingien et ottonien. La Renaissance voit l’abbaye de St-Gall retourner à sa gloire passée alors qu’elle devient de nouveau un haut lieu du savoir durant les XVe et XVIe siècles. Plus de 1500 incunables (livres imprimés avant 1501) datant de cette époque importante ont d’ailleurs survécu jusqu’à nos jours et font partie de la collection de la bibliothèque.

Au milieu du XVIIIe siècle, les bâtiments de l’ancien monastère furent détruits pour faire place aux grandioses édifices de la bibliothèque de style rococo et de la cathédrale baroque que l’on peut aujourd’hui visiter. Quand le canton de St-Gall se joignit à la Confédération Suisse en 1803, l’abbaye perdit ses propriétés tributaires au profit de l’état. Heureusement, malgré cette perte de revenus et le conflit continuel entre Rome et le mouvement protestant, les politiciens et citoyens du canton (principalement protestants) firent preuve d’un bon sens exemplaire pour l’époque, la bibliothèque et ses précieux livres devinrent partie intégrale du patrimoine commun.

Cette bibliothèque d’abbaye est aussi exceptionnelle d’un autre point de vue. Contrairement à d’autres du même type, elle n’est pas devenue un simple musée à visiter; elle demeure plutôt un lieu de savoir et une ressource pour la recherche. On y voit un mélange d’anciens livres et de récentes acquisitions et, comble de bonheur pour les bibliophiles, on peut s’approcher des rayons et apprécier les reliures. Les livres les plus précieux sont soigneusement rangés, bien entendu, et les plus rares ou particuliers sont présentés dans des vitrines spéciales qui laissent voir des modèles d’enluminure, d’écriture et de reliure. Deux autres trésors de l’abbaye font aussi partie de l’exposition permanente de la bibliothèque; il s’agit, dans un cas, d’une momie provenant d’Égypte (un franc succès avec les enfants) et, dans l’autre, du plus ancien plan répertorié d’un monastère médiéval.

Ce plan d’un monastère médiéval, document rare, fut créé aux environs de l’an 820 et offre des détails fascinants sur les structures et leurs organisations spatiales. On y voit bien sûr l’église, la salle d’écriture, la bibliothèque rattachée directement à l’église indiquant son importance, les dortoirs et les cellules des moines, les cuisines, l’hôpital, la brasserie, l’école, les granges et les jardins. On y détaille même les plantes et les arbres des espaces verts. Une telle organisation des bâtiments et des lieux est typique des abbayes du Moyen Âge qui devaient être auto-suffisants en toutes choses, y compris dans la fabrication et dans le copiage de livres. Ainsi les jardins et les animaux d’élevage ne servaient pas seulement de nourriture à la communauté, ils fournissaient aussi les matières premières nécessaires pour faire le parchemin, la colle, l’encre, etc.

Le célèbre auteur et professeur Umberto Eco s’est beaucoup inspiré de ce plan de monastère lorsqu’il écrivit son best seller Le Nom de la Rose.

Si l’abbaye était autrefois un havre de calme et de méditation, St-Gall est aujourd’hui une source de stimulation pour l’esprit et d’admiration devant tant d’harmonie. Tant la beauté et le raffinement de l’architecture que tous ces rayons de livres nous attirent et nous retiennent car ils nous offrent l’histoire, la richesse et la beauté de ce petit mais unique bastion de notre héritage bibliophile et intellectuel. Si vous passez par la Suisse ou par le sud de l’Allemagne ou du Tyrol dans l’ouest de l’Autriche, ne manquez pas de vous arrêter à St-Gall. Il y a là une des plus belles et fascinantes bibliothèques du monde.